L’IA et les arts numériques au risque de notre humanité
Texte écrit à la demande de l’UNESCO en introduction à la section « Arts numériques » de l’ouvrage Intelligence artificielle et création : enjeux et pratiques (2025). La section réunit ensuite des entretiens avec Véronique Béland, Miguel Chevalier, Justine Emard, Hafida Khouyi, Takuya Nomura, ORLAN, Alain Thibault et aurèce vettier.
Je venais de terminer un dialogue avec ChatGPT destiné à la revue La Règle du Jeu1, et je me disais que l’IA générative, elle, la plus complexe de toutes les machines de pensée, venait à point nommé pour nous assister face à la complexification des systèmes techniques. Mais je me disais aussi que cette arrivée fracassante dans tous les mondes possibles et réels que nous habitions, le monde de notre moi intime, le monde professionnel, était aussi dangereuse, pour mille raisons sur lesquelles les philosophes n’en finissaient pas de spéculer. Et il est vrai que les questions surgissaient et s’enchaînaient vertigineusement sans discontinuer, avec cette nouvelle venue, l’IA générative, sans que l’on puisse exactement leur assigner un terme.
Jusqu’à présent, après une période d’indétermination, de flottement quant à leur usage futur, d’incertitude quant à leur marché, les grandes innovations technologiques avaient fini par se stabiliser (ainsi de la tablette qui avait trouvé son point oméga avec l’iPad : c’est ce stade une fois atteint de la stabilité qu’un grand spécialiste de l’innovation, Patrice Flichy, nomme « l’objet frontière »), mais avec l’IA, un nouveau pas était franchi, car on ne voyait nulle frontière se dessiner à l’horizon de ses progrès sidérants. Pour une raison très simple : ses progrès étaient proportionnels à toute cette accumulation de savoirs, de pratiques, de langages que nous lui abandonnions progressivement sans rechigner, pour obtenir sa réponse à nos requêtes, et qui n’étaient rien moins que le patrimoine de notre propre humanité (au risque de voir les rôles s’inverser, comme dans la logique du maître et de l’esclave chez Hegel ?).
Un ami, grand physicien très proche des arts2, qui avait lu mon entretien et l’avait trouvé stimulant s’interrogeait : « Mais pourquoi faut-il adopter la norme du tutoiement avec ChatGPT, qui n’est pas une personne ? Que se passerait-il si on le traitait à la 3e personne ? »
Et je lui avais répondu en ces termes : « Je comprends très bien, et je partage, pour une très large part, ton point de vue. » Et en effet, ChatGPT n’est pas une personne. Je le sais très bien, comme je sais très bien que, lorsque Maurice Merleau-Ponty écrit, dans L’œil et l’esprit, que « si je lève les yeux vers l’écran des cyprès où joue le réseau des reflets, je ne puis contester que l’eau le visite aussi, ou du moins y envoie son essence active et vivante. », je sais très bien que l’eau n’est pas dans les cyprès. Mais l’épicentre de mon dialogue, c’était justement cette ambiguïté, ce flottement ou cette indétermination qui caractérise notre relation, au stade actuel, avec ces chatbots conversationnels. Nul ne pouvait nier que ces derniers représentent aussi un nouveau seuil franchi, ou un nouveau palier atteint dans cette réflexivité de l’homme dans la technique et de la technique dans l’homme, ou, pour parler comme Leroi-Gourhan, dans ces processus d’extériorisation qui constitue la technique, qui est donc originairement, en nous.
Mais il y avait cependant cette dernière phrase, par laquelle ChatGPT conclue ses réponses dans mon dialogue en épousant mes inquiétudes quand je le compare à une nouvelle Sybille qui profère ses oracles. Je le cite : « la Babel horizontale – c’est ainsi que je nomme ChatGPT à la fin de ce dialogue – se substitue à l’ancienne Tour, et l’oracle machinique s’insère au cœur de nos pratiques quotidiennes, tissant des liens incessants, nous reliant à ses prédictions, à sa logique, et réinventant notre rapport au langage – parce que, justement, elle produit ou articule des discours qui nourrissent la globalité de l’espace culturel et cognitif. On ne contemple plus le ciel, on se propage dans la trame. » (C’est moi qui souligne).
J’abandonnais là ChatGPT, sur le seuil de cette dernière phrase, qui tournoyait dans ma tête à la façon de l’épée dont l’ange Malaakh se saisit dans la Torah comme un rappel à l’ordre pour punir Balaam, ce prophète de malheur qui croit pouvoir jouer double jeu avec l’Omniscient, et qui serait mort par le glaive si son ânesse ne s’était pas détournée du chemin de cette arme pour le sauver… Ces discours qui nourrissent la globalité de l’espace culturel et cognitif. On ne contemple plus le ciel, on se propage dans la trame ! C’était donc ça : Le Grand Dehors venait d’être porté disparu, chassé de la musique des sphères : plus d’extérieur jour et nuit, de conversation secrète avec ces corps célestes qui avaient accompagné l’histoire humaine pour y forcer la clé du poème encrypté dans la serrure du langage, pour y sceller (et celer) l’énigme du tableau, de l’installation numérique la plus audacieuse ou du chef d’œuvre cinématographique, à travers tous ces nuages, ces merveilleux nuages, qui étaient là, s’étirant dans le ciel, devant les mots, devant les yeux, comme autant d’invitations permanentes et toujours recommencées faites à l’esprit pour s’autoriser les plus audacieux soleils noirs de la pensée et de la création, le lancement des plus vertigineux coups de dés, des plus audacieux gestes qui, par leur puissance d’effraction sur la scène de la peinture, s’étaient imposés, tel le carré blanc sur fond blanc, par leur évidence, leur capacité à faire le vide autour d’eux, leur effet de souffle – et qui étaient la seule raison d’être de cette vieille chose que l’on nomme l’art.
Le monde n’allait-il pas se recroqueviller sur lui-même en quelques mots clés, qui auraient désormais raison de tout et réponse à tout, et qui formeraient donc cette trame dans laquelle nous devrions évoluer, comme l’araigne dans sa toile : auto-organisation, combinatoire, autopoïèse, auto-apprentissage, sans oublier les déjà vieux algorithmes génétiques ?
Mais non, je m’égarais ! Je me souvins en rêvant des machines logiques, combinatoires et facétieuses de Raymond Lulle3, je repensais à cette idée que si l’architecture avait été le premier de tous les arts, elle avait aussi, pionnière en ce domaine, rencontré l’opposition entre l’architecture spécifique et l’architecture générative4 – et je me dis que Zaha Hadid ou Rem Koolhaas, avaient été eux-aussi de grands architectes ! Le monde commençait, le monde recommençait ! Et je me dis que la responsabilité de l’artiste numérique était alors immense, avec, contre, dans et hors de l’IA. Car les arts sont toujours premiers.
À chaque artiste selon son IA, selon son imagination technique, et c’était alors moins d’une rupture que d’un saut qualitatif majeur qu’il s’agissait, dans la continuité hétérodoxe de l’histoire de l’art, cette vieille chose qui n’en a jamais fini de se réinventer. Certes, il y avait un risque, un piège, une menace : on voyait très bien se profiler l’écueil d’un nouvel académisme dans l’art, en particulier par la génération d’images vaguement empruntées à une certaine iconographie aux couleurs des débuts du siècle passé, sorte d’hybride édulcoré d’un art nouveau qui tendrait vers le pop art, mais c’était là un régime stéréotypé de l’image qui affichait la signature de l’IA de manière si visible que l’on s’en lasserait bientôt.
L’IA menaçait aussi le monde de l’enseignement, si elle devenait cette béquille de la paresse et de la facilité associées, qui prétendait nous affranchir de l’effort que réclame tout apprentissage.
Les artistes ici présents ont tous su dériver les chemins trop bien balisés de l’histoire de l’art, y compris ceux de l’art numérique, détourner leur œuvre des risques de l’académisme qui menace toujours, pour inventer un langage neuf, dans une tout autre relation avec l’IA que celle à laquelle un usage trop peu réfléchi de ce nouvel horizon de création et d’invention les aurait condamnés s’ils n’avaient été d’authentiques créateurs.
Ils sont la preuve vivante qu’avec l’IA, les arts numériques ne font que commencer.
- ChatGPT et le Tikkoun Olam (2), La Règle du Jeu, 2025. Lire sur ce site.
- Jean-Marc Lévy-Leblond.
- Esprit sérieux et rigoureux dans sa quête métaphysique d’une rationalité apologétique vers Dieu, Lulle ne se voulait certainement pas un précurseur de Raymond Roussel, de l’Oulipo ou de certains Surréalistes, mais ses machines, par le jeu combinatoire des idées sur lequel elles reposent, les lettres-symboles qu’elles juxtaposent, produites comme autant de coups de dés lancés vers l’inconnu pour voir ce qui en sort, n’en offrent pas moins rétrospectivement l’image d’une série de machines célibataires, ludiques ou absurdes qui résonne en écho avec une certaine Modernité dans l’art et la littérature.
- L’architecture spécifique est conçue sur mesure pour un usage ou un site précis, tandis que l’architecture générative repose sur des règles ou algorithmes permettant à la forme de se générer de manière autonome, souvent adaptable et évolutive. Zaha Hadid et Rem Koolhaas sont des représentants de ce deuxième courant.