Déplacements suspects d’antimatière dans le grand hangar des angles

Ne sent-on pas le formidable déplacement auquel sont soumises les choses, et nous comme épuisés par elles en apesanteur : de Marcel Proust (qui salua les avions) à Hollywood, puis de Hollywood à la Chine, les hommes ont été éreintés par les choses, et ne tiendront plus face à elles ou leurs signes multiplicateurs, devant elles (et ce sera alors à l’œuvre d’art de prendre le

relais de cette nécessaire tenue, c’est là déjà la beauté fameuse de l’hélice au salon du Bourgetsaluée par Marcel. D et Fernand. L)

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Une ère nouvelle du soupçon a commencé, un monde dans lequel les choses vont et viennent, s’avancent vers nous plus ou moins familières, plus ou moins frontalières ou étrangères, échangent leur place et se distinguent dans les brouillards ou se perdent à l’horizon de leur propre mouvement ininterrompu

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C’est le monde comme caméra-montage qui s’avance : le monde de l’homme à la vue surdéterminée, et élevée à la puissance dix depuis Dziga Vertov, dont les machines s’ajustent au tremblement du temps dans les étoiles – et sur les plages.

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A propos d’une scène du Potemkine, Eisenstein écrit en 1938 :

« Le dramatisme croissant fait s’épaissir les brouillards, du gris au point du jour dans le port d’Odessa. (…)le gris semble se dédoubler en surface noire et tâches blanches. Les silhouettes portuaires qu’on voyait dans la scène des brouillards deviennent d’abord les figures-satues des matelots de garde, pour s’animer, à l’approche de l’escale amirale, en une multiplicité d’actions individualisées en quoi se divise le branle-bas de combat du cuirassé : liant les différentes parties du vaisseau – passerelles, canons, machines – avec les hommes, en un seul tout tendu vers le combat ».

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Valéry, alors étudiant à Montpellier , écrit à Mallarmé, le 18 avril 1891:

“Une dévotion toute particulière à Edgar Poe me conduit alors à donner pour royaume au poète l’analogie. Il précise l’écho mystérieux des choses, et leur secrète harmonie, aussi réelle, aussi certaine qu’un rapport mathématique à tous esprits artistes, et comme il sied, idéalistes violents…

Alors s’impose la conception suprême d’une haute symphonie, unissant le monde qui nous entoure au monde qui nous hante, construite selon une rigoureuse architectonique, arrêtant des types simplifiés sur fond d’or et d’azur, et libérant le poète du pesant secours des banales types simplifiés sur fond d’or et d’azur, et libérant le poète du pesant secours des banales philosophies, et des fausses tendresses, et des descriptions inanimées.”

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Toutes ces choses dont le chiffre secret nous échappe, et comme surgies d’un arrière plan que nous ne saisissons pas – elles se tiennent en retrait, en secret, à l’abri dans le hangar des angles. Le hangar plutôt que le temple.

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Le hangar est découpé dans le bleu-gris du ciel, beau comme la courbure de l’espace temps, comme dessiné tout exprès pour l’index de l’architecte.

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La courbure du hangar innerve le mouvement du ciel en plongée vers l’intérieur de la terre, comme un arc en ciel qui planterait ses cornes dans l’enfer du dessous, cela même que les romains appelaient le mundus, ce trou qui conduit aux enfers, et que l’on creusait au lieu même où devait être édifiée la ville.

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Chiffre, Code , Secret, Mana, Mauss, Montage.

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Morceaux de ciel métaphysique découpés par la main de l’homme volatil, tel est le temple/hangar comme vertu cosmétique destinée à nous mettre en attente des fragments de cosmos que nous voulons comme en nous, pour les mettre à l’abri. Dans l’espoir d’une résurrection du « flux continu », comme une vieille lune oubliée.

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Et donc : l’une des figures rhétoriques mise en exergue à l’art et la littérature des modernes, comme une “note de basse” qui accompagne tout le siècle écoulé, et la totalité de ses textes fragmentaires, c’est l’anacoluthe, cette saute brusque d’humeur dans le flux textuel, cette brusque rupture par laquelle la pensée se porte en un éclair de sens au delà d’elle même et irradie sur le paysage textuel tout entier en le traversant de part en part: cet éclair de sens est

comme un flot tourbillonnaire qui jaillirait ex abrupto dans la pensée, un effraction paradigmatique soudaine, qui forcerait le flux laminaire et syntagmatique du texte – le pas à pas des mots – à sortir de son lit, pour en cristalliser le sens.

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Et donc : Décorer en la tordant la ligne d’horizon, pour permettre à l’homme de s’attarder sur ses terres, à contempler le ciel, à arpenter la terre, à prendre la mesure de l’incommensurable, et à s’orienter dans la toujours bien mise en perspective de celui-ci. C’est la beauté et le vide sidéral du désert comme écho des néons surdimensionnés de Las Vegas.

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La beauté sera alors convulsive ? Non, pas seulement: elle sera surtout constructive, courbe comme la ligne d’horizon, appareillée comme le corps de l’homme ou le bateau qui fait front vers l’ailleurs.

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Vers l’Orient passé à la trappe du trafic sans fin des choses et des larmes ? Non pas seulement: vers l’océan des nombres qui se traduit en chiffres et en codes cryptés dans nos coeurs amoindris.

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Les machines, les choses, les appareils reviendront alors sur le devant de la scène désertée par l’acteur, comme les personnages clés du drame en train de se jouer. Comme pour saisir au vol le dé lancé par l’homme au service de ses usages et de ses biens, l’empêcher de tourner en rond autour de sa gloire, comme pour courcicuiter ses empressements orthodoxes, les étirer dans la

courbe du temps, les tendre comme un piège se refermant sur l’infini. (« ici aussi, la pression croissante se résout en explosion, mais au lieu du vacarme attendu des pièces d’artillerie, ce sont les cris de « frères! » et les bérets de marins volant en l’air »)sont les cris de « frères! » et les bérets de marins volant en l’air »)

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Les machines et les appareils dont le murmure continu fixe l’homme à son rythme, l’arrime à ses écrans, fait voler en éclat ses phrases, et les reprend à la volée : foules et masses, voyageurs et décideurs, messages et traces : poussières d’ombre dans les savants constructions du vent autour du temple. Faire poussière d’étoiles, de trouées dans les

certitudes, faire feu de tout rivage, entre ciel et terre comme une passe d’armes entre deux. (si 1 gramme d’antimatière était mis en contact avec 1 gramme de matière ordinaire, il se produirait une annihilation brutale libérant autant d’énergie que la fission de quelques kilogrammes de plutonium ou la combustion de quelques milliers de tonnes de charbon. Néanmoins, seul le contact entre matière et antimatière est explosif. L’antimatière, par ellemême,

est stable.)

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Calvino, dans ses leçons américaines, écrit : « Le goût de la composition géométrisante, don’t nous pourrions retracer l’histoire en parcourant la littérature mondiale à partir de Mallarmé, repose sur l’opposition   ordre/désordre, fondamentale dans la science contemporaine. L’univers

se défait en un nuage de chaleur, il se précipite sans rémission dans un tourbillon d’entropie, mais ce processus irréversible fait apparaître des zones d’ordre, des portions d’existant qui tendent vers une forme, des points privilégiés d’où l’on croit apercevoir un dessin, une perspective. L’oeuvre littéraire est une de ces menues portions en quoi l’univers se cristallise,

prend forme, acquiert un sens qui n’est nullement figé, ni définitif, ni raidi dans une immobilité minérale, mais aussi vivant qu’un organisme ».

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Et donc: Rivages, passages et paysages pourtant dorés – versés par la grande saucière du temps sur l’épine dorsale de l’univers.

(Jean-Luc Poivret/Norbert Hillaire /Illustrations François Poivret )